Introduction
Bien que les fausses informations aient toujours circulé en politique, la lutte contre celles-ci a pris une importance nouvelle au cours des dernières années. Les gouvernements ont adopté plusieurs politiques pour renforcer la résilience du public et des institutions, en ciblant notamment la désinformation pouvant miner l'intégrité du processus électoral (Young Reference Young, Garnett and Pal2022). Souvent pointées du doigt pour leur rôle dans la propagation des fausses informations (US House Committee on Energy and Commerce 2021; Donovan Reference Donovan2020; Zimmer Reference Zimmer2018), les plateformes de médias sociaux ont mis en place certaines mesures pour contrer ce phénomène, particulièrement durant la pandémie de COVID-19 et l’élection présidentielle américaine de 2020. Plusieurs mesures ont toutefois été abandonnées depuis (Agence France-Presse 2023) et la modération de contenu moins stricte suite au rachat de Twitter a entraîné une augmentation significative des contenus dommageables sur la plateforme (Hickey et al. Reference Hickey, Schmitz, Fessler, Smaldino, Muric and Burghardt2023).
La lutte aux fausses informations a reçu beaucoup d'attention au cours des dernières années, mais l'appui des citoyens pour de telles mesures reste peu étudié, surtout en dehors des États-Unis, qui constituent un cas particulier en matière de polarisation politique et de vulnérabilité face à la mésinformation (Humprecht, Esser, et Van Aelst Reference Humprecht, Esser and Van Aelst2020; Pickup, Stecuła, et van der Linden Reference Pickup, Stecuła and van der Linden2022). Le présent article a comme objectif d'apporter un éclairage, jusqu'alors déficient, sur l'adhésion aux mesures pour contrer les fausses informations au Québec. La politisation grandissante de l'enjeu rend cet examen d'autant plus important. Alors que certaines personnalités politiques de droite accusent ces interventions d'entraver la liberté d'expression et de censurer les opinions conservatrices, un récent sondage Léger indiquait que plus de trois partisans du Parti conservateur du Canada sur quatre jugent que la liberté d'expression est menacée au Canada (Taylor Reference Taylor2024). Cette politisation peut limiter la volonté d'action des plateformes (Agence France-Presse 2023).
Cet article s'appuie sur des données récoltées durant l’élection provinciale québécoise de 2022. À l'aide de modèles par blocs récursifs, il examine comment l'appui des citoyens pour la modération de contenu sur les médias sociaux et pour des mesures gouvernementales plus fortes contre la mésinformation varie en fonction de leurs caractéristiques sociodémographiques, de leurs orientations politiques, de leur confiance envers divers groupes et institutions (gouvernement, médias, médias sociaux, scientifiques) et de leurs perceptions de la liberté d'expression et de la mésinformation. En plus d'offrir une perspective québécoise sur cet enjeu, l'article permet d’évaluer dans quelle mesure les observations faites aux États-Unis sont généralisables à d'autres contextes et de théoriser sur de nouvelles explications n'ayant pas été préalablement examinées.
D'un point de vue comparatif, le Québec montre une certaine résilience face à la mésinformation en raison d'un niveau relativement élevé de confiance envers le gouvernement et les médias traditionnels (Carignan et al. Reference Carignan, Morin, Daxhelet, Bédard, Champagne-Poirier, Choquette, Aliaga, Khennache and Kamela2022), d'une exposition moindre à la mésinformation en provenance des États-Unis (Lavigne et Bridgman Reference Lavigne and Bridgman2023) et du fait que la taille du marché québécois limite les incitatifs financiers à produire de la désinformation (Yates Reference Yates, Sauvageau, Thibault and Trudel2018). Cela dit, le Québec est loin d'en être exempt (Carignan et al. Reference Carignan, Morin, Daxhelet, Bédard, Champagne-Poirier, Choquette, Aliaga, Khennache and Kamela2022; Lavigne et al. Reference Lavigne, Blanchard, Imouza, Bridgman, Staller, Namahoro, Noel, Perron, de Saint-Rome and Owen2023). La mésinformation est principalement propagée par des « influenceurs » et autres acteurs locaux déterminés à influencer l'opinion publique et est fortement inspirée de la mésinformation circulant en France et aux États-Unis (Yates Reference Yates, Sauvageau, Thibault and Trudel2018). Conséquemment, le Québec est susceptible d’être influencé par les discours américains sur la mésinformation.
Déterminer comment combattre les fausses informations constitue un enjeu public fondamental, considérant l'importance de la liberté d'expression dans une démocratie. L'article fait une contribution importante en permettant de mieux comprendre d'où provient l'appui aux mesures visant à lutter contre la mésinformation et ce qui amène certains groupes à s'y opposer. Les résultats indiquent que les citoyens sont généralement favorables à ces mesures, mais que les individus de droite, appuyant le Parti conservateur du Québec et ne faisant pas confiance aux gouvernements, aux médias et aux scientifiques sont significativement moins susceptibles de les approuver. Le fait de ne pas être préoccupé par l'enjeu, de prioriser la défense de la liberté d'expression et d'adhérer aux fausses informations augmente aussi significativement le niveau d'opposition. Les résultats ont d'importantes implications pour la lutte contre la mésinformation puisque des mesures perçues comme illégitimes pourraient être moins efficaces et accentuer la méfiance des citoyens envers les sources traditionnelles d'information.
La mésinformation et les mesures pour la combattre
Définitions
La mésinformation est communément définie comme le fait de partager une information que l'on croit vraie, mais qui s'avère fausse ou trompeuse. La désinformation se distingue par le fait qu'elle est délibérément produite ou propagée dans le but de tromper, de nuire ou de faire du profit (Wardle et Derakhshan Reference Wardle and Derakhshan2017; Office québécois de la langue française 2019). Les « fausses nouvelles », la publication de contenus faux ou trompeurs imitant un format journalistique, en sont un exemple (Sauvageau et Thibault Reference Sauvageau, Thibault, Sauvageau, Thibault and Trudel2018; Egelhofer et Lecheler Reference Egelhofer and Lecheler2019). Enfin, le conspirationnisme est la croyance que les événements sont le résultat de « l'action secrète d'un groupe de personnes ayant des intentions malveillantes » (Carignan et al. Reference Carignan, Morin, Daxhelet, Bédard, Champagne-Poirier, Choquette, Aliaga, Khennache and Kamela2022).
Sur la base de ces définitions, les initiatives des gouvernements et plateformes (p. ex., programmes de littératie numérique, modération de contenu) permettent à la fois de lutter contre la mésinformation et la désinformation. Afin d'alléger le texte et d’être cohérent avec le langage utilisé dans le sondage, le terme « mésinformation » sera privilégié, sauf lorsque les études portent sur un genre en particulier (désinformation, théories du complot ou fausses nouvelles). Ce choix terminologique est renforcé par le fait qu'en raison de la difficulté d’évaluer les intentions des acteurs, le terme « mésinformation » est de plus en plus utilisé dans les milieux académiques anglophones (Altay, Berriche, et Acerbi Reference Altay, Berriche and Acerbi2023) mais aussi dans plusieurs publications en français (Conseil des académies canadiennes 2023; Lavigne et al. Reference Lavigne, Blanchard, Imouza, Bridgman, Staller, Namahoro, Noel, Perron, de Saint-Rome and Owen2023; Statistique Canada 2023), comme un terme englobant l'ensemble des informations fausses ou trompeuses, indépendamment de l'intention d'induire en erreur.
Le terme « médias sociaux » est utilisé pour désigner un ensemble de médias numériques basés sur « la création et le partage de contenu généré par les utilisateurs, la collaboration et l'interaction sociale », incluant les réseaux sociaux tels que Facebook et LinkedIn, les plateformes de partage de photos et vidéos (p. ex., Instagram, YouTube) et les blogues (Office québécois de la langue française 2024; Proulx, Millette, et Heaton Reference Proulx, Millette and Heaton2012). J'emploie le terme générique « médias sociaux » plutôt que « réseaux sociaux » ou « réseaux socionumériques » pour des raisons pratiques, afin de ne pas créer de coupure avec le langage utilisé dans le sondage, et théoriques, puisque les débats sur la modération concernent aussi des plateformes qui s'appuient beaucoup plus sur une logique de diffusion que d'interactions entre utilisateurs.
Le Canada et le Québec face à la mésinformation
La lutte contre les fausses informations est une préoccupation de longue date au Canada et au Québec, les médias effectuant déjà de la vérification des faits en contexte électoral dans les années 1990 (Brin Reference Brin2000). Néanmoins, l'enjeu a gagné en importance lors de la pandémie de COVID-19 et des plus récentes élections. Environ 20% des Canadiens et Québécois adhéraient aux fausses informations sur la COVID-19 (Langlois et Sauvageau Reference Langlois and Sauvageau2021; Bridgman et al. Reference Bridgman, Lavigne, Baker, Burton, Ross, Bohonos and Victor2022; Lavigne et al. Reference Lavigne, Bélanger, Nadeau, Daoust and Lachapelle2022), contribuant à des perceptions plus négatives de la réponse gouvernementale (Lavigne et al. Reference Lavigne, Bélanger, Nadeau, Daoust and Lachapelle2022) et à un moins grand respect des mesures sanitaires (Bridgman et al. Reference Bridgman, Merkley, Loewen, Owen, Ruths, Teichmann and Zhilin2020). Ce niveau d'adhésion à la mésinformation est similaire à celui des pays comparables du Commonwealth, mais inférieur à celui observé aux États-Unis où la pandémie a été fortement politisée (Pickup, Stecuła, et van der Linden Reference Pickup, Stecuła and van der Linden2022). De même, de fausses allégations de fraude électorale, inspirées des discours de Donald Trump lors de l’élection présidentielle américaine de 2020, ont largement circulé dans les cercles conspirationnistes en ligne lors des dernières élections canadiennes et québécoises (Bridgman et al. Reference Bridgman, Lavigne, Baker, Burton, Ross, Bohonos and Victor2022; Lavigne et al. Reference Lavigne, Blanchard, Imouza, Bridgman, Staller, Namahoro, Noel, Perron, de Saint-Rome and Owen2023). Enfin, il existe plusieurs cas récents d'ingérence étrangère ayant pris la forme de campagnes de désinformation au Canada et au Québec, notamment lors de l’élection fédérale de 2021 (Hogue Reference Hogue2024) et de l'attentat de la grande mosquée de Québec (Larouche et Teisceira-Lessard Reference Larouche and Teisceira-Lessard2018).
Au Canada, comme ailleurs, ceux ayant les médias sociaux comme principale source d'information sont plus vulnérables face à la mésinformation (Bridgman et al. Reference Bridgman, Merkley, Loewen, Owen, Ruths, Teichmann and Zhilin2020; Carignan et al. Reference Carignan, Morin, Daxhelet, Bédard, Champagne-Poirier, Choquette, Aliaga, Khennache and Kamela2022; Langlois et Sauvageau Reference Langlois and Sauvageau2021). Cette vulnérabilité découle du fait que l'information n'y est pas vérifiée comme dans les médias traditionnels et que les algorithmes tendent à privilégier le contenu générant de l'attention et des interactions plutôt que celui répondant à des normes de vérification strictes ou étant jugé digne d'intérêt public (Bruns Reference Bruns2018; Vosoughi, Roy, et Aral Reference Vosoughi, Roy and Aral2018).
La réponse du Canada face aux fausses informations se présente sous trois dimensions : (1) comme un enjeu de sécurité, suite aux cas d'ingérence russe lors des élections présidentielles américaines de 2020 et du Brexit, (2) comme un enjeu de réglementation des médias sociaux, à la suite notamment du scandale Cambridge Analytica, et (3) comme un problème de manque de littératie numérique au sein de la société civile (Christensen Reference Christensen2022). Le cadrage sécuritaire a notamment mené à la mise en place de nouvelles règles dans la Loi sur la modernisation des élections limitant l'abus d'influence, de même que les dépenses et l'achat de publicités par des entités étrangères lors des campagnes électorales (Dawood Reference Dawood2021). La dimension réglementaire a donné lieu à de nombreuses consultations et rapports sur la désinformation et la nécessité de mettre à jour les lois régissant l'information en ligne (Zimmer Reference Zimmer2018). L'Initiative de citoyenneté numérique, qui a financé une vingtaine de programmes visant à augmenter la résilience du public (Patrimoine canadien 2022), illustre les efforts en matière de littératie numérique.
Dilemmes éthiques
La lutte contre la mésinformation implique un ensemble d'acteurs sociaux, des gouvernements aux citoyens en passant par les médias et plateformes de médias sociaux. La superposition de différents types d'interventions est généralement considérée comme la meilleure façon d'y faire face (Bode et Vraga Reference Bode and Vraga2021). Il est possible d'agir directement, en limitant certains types de discours, ou indirectement, en appuyant des programmes de compétences informationnelles (Patrimoine canadien 2022; Hébert et al. Reference Hébert, Scott, Mahéo, Jackson and Brin2022), en soutenant les producteurs reconnus d'information (Altay, Nielsen, et Fletcher Reference Altay, Nielsen and Fletcher2024; Public Policy Forum 2017) ou en adoptant des exigences plus strictes en matière de transparence et responsabilité des plateformes.
La limitation de certains discours pose un dilemme moral à savoir dans quelles circonstances la volonté de minimiser les conséquences négatives de la mésinformation permet de faire une entorse à la liberté d'expression (Kozyreva et al. Reference Kozyreva, Herzog, Lewandowsky, Hertwig, Lorenz-Spreen, Leiser and Reifler2023). Bien que la liberté d'expression soit protégée par les chartes canadienne (article 2) et québécoise (article 3) des droits et libertés, cette liberté n'est pas absolue. L'article 1 de la Charte canadienne indique qu'elle peut être restreinte « dans des limites qui soient raisonnables et dont la justification puisse se démontrer dans le cadre d'une société libre et démocratique », alors que l'article 9.1 de la Charte québécoise indique que la loi peut en fixer la portée et en aménager l'exercice afin d'assurer « le respect des valeurs démocratiques, de la laïcité de l’État, de l'importance accordée à la protection du français, de l'ordre public et du bien-être général des citoyens du Québec ». Il importe alors de démontrer que les objectifs sont réels et urgents et que l'atteinte à la liberté d'expression est proportionnée à ces objectifs (Canada 2022). Par exemple, bien qu'il soit depuis longtemps interdit de publier sciemment de fausses informations sur un candidat lors d'une élection (p. ex., caractéristiques personnelles, conduite, désistement), le retrait du mot « sciemment » dans la Loi sur la modernisation des élections a été jugé inconstitutionnel puisqu'il aurait un effet dissuasif sur la libre expression politique (Canadian Constitution Foundation v. Canada 2021).
Alors que les plateformes sont souvent accusées par la droite de porter atteinte à la liberté d'expression, elles soutiennent que la modération et la priorisation algorithmique de certains contenus relèvent de leur propre liberté d'expression en tant que compagnies (Oremus Reference Oremus2022). Néanmoins, la modération représente un défi important en raison du volume de contenus, de la nécessité de choisir sur quels enjeux la mésinformation doit être combattue (l'accent a été mis sur la COVID-19 et l'intégrité électorale) et de la difficulté à établir une ligne claire entre les informations vraies et fausses à grande échelle et sans biais. La proportionnalité et la probabilité–l'analyse du taux et du type d'erreurs qui sont commises–constituent donc des principes fondamentaux de la gouvernance des discours en ligne (Douek Reference Douek2021).
Déterminants de l'appui aux mesures de lutte contre la mésinformation
Le présent article s'intéresse à l'acceptabilité sociale des initiatives contre la mésinformation. Les citoyens des démocraties avancées sont généralement favorables aux mesures adoptées par les médias sociaux et les gouvernements pour contrer la mésinformation (Aguerri, Miró-Llinares, et Gómez-Bellvís Reference Aguerri, Miró-Llinares and Gómez-Bellvís2023; Kozyreva et al. Reference Kozyreva, Herzog, Lewandowsky, Hertwig, Lorenz-Spreen, Leiser and Reifler2023). Une pluralité de citoyens considère que les plateformes et gouvernements ont une responsabilité partagée face à celle-ci, mais jugent qu'il est de la responsabilité première des plateformes d'en limiter la propagation (Bridgman et al. Reference Bridgman, Lavigne, Baker, Burton, Ross, Bohonos and Victor2022; Skaaning et Krishnarajan Reference Skaaning and Krishnarajan2021).
Cet article s'intéresse à quatre types de déterminants de l'adhésion aux initiatives contre la mésinformation : les variables sociodémographiques, les orientations politiques, la confiance envers les institutions et les perceptions de la mésinformation. Ces facteurs sont susceptibles d'influencer comment les citoyens comprennent l'enjeu de la mésinformation et les interventions visant à la contrer puisqu'ils reflètent les différences de valeurs, d'expérience de la mésinformation et d'expositions aux discours des élites politiques et médiatiques au sein de la population.
Variables sociodémographiques
Bien que les caractéristiques sociodémographiques ne constituent généralement pas le sujet principal d'investigation, plusieurs recherches montrent que les femmes et les citoyens plus âgés ont davantage tendance à appuyer la modération de contenu et autres interventions contre la mésinformation (Bridgman et al. Reference Bridgman, Lavigne, Baker, Burton, Ross, Bohonos and Victor2022; Jhaver Reference Jhaver2023; Skaaning et Krishnarajan Reference Skaaning and Krishnarajan2021). Ces différences sont intéressantes étant donné que les hommes sont plus susceptibles d'adhérer aux discours conspirationnistes (Carignan et al. Reference Carignan, Morin, Daxhelet, Bédard, Champagne-Poirier, Choquette, Aliaga, Khennache and Kamela2022).
L'influence du niveau d’éducation est sujette à débat : certaines études indiquent que ceux qui ont un niveau élevé d’éducation sont plus favorables à la modération de contenu (Bridgman et al. Reference Bridgman, Lavigne, Baker, Burton, Ross, Bohonos and Victor2022), alors que d'autres ne trouvent pas de différence significative (Jhaver Reference Jhaver2023). Bien qu'il ne semble pas y avoir de variation en fonction de l'identité rurale ou urbaine (Bridgman et al. Reference Bridgman, Lavigne, Baker, Burton, Ross, Bohonos and Victor2022), la région de résidence pourrait néanmoins influencer le niveau d'appui. Dans le cas québécois, on pourrait s'attendre à un niveau plus élevé d'appui dans la région métropolitaine de Montréal que celle de Québec en raison d'un conservatisme économique plus marqué et de la présence plus marquée de médias (particulièrement les radios parlées) véhiculant des idées conservatrices dans la région de Québec (Drouilly Reference Drouilly and Pelletier2012; Daoust Reference Daoust2017; Thibault et al. Reference Thibault, Scott, Bastien and Brin2023).
Identification partisane et idéologie
Les perceptions de la mésinformation sont fortement influencées par l'idéologie et l'identification partisane. Ces dernières années, les termes « mésinformation », « désinformation » et « fausses nouvelles » ont été politisés et utilisés comme arme politique pour décrédibiliser l'information et les sources d'informations avec lesquelles un individu n'est pas en accord (Proulx Reference Proulx, Sauvageau, Thibault and Trudel2018; Tong et al. Reference Tong, Gill, Li, Valenzuela and Rojas2020; van der Linden, Panagopoulos, et Roozenbeek Reference Linden, Panagopoulos and Roozenbeek2020). Plusieurs études, principalement conduites aux États-Unis, révèlent que les individus de droite ont moins tendance à appuyer les interventions des plateformes, gouvernements et médias visant à lutter contre la mésinformation (Aguerri, Miró-Llinares, et Gómez-Bellvís Reference Aguerri, Miró-Llinares and Gómez-Bellvís2023; Jang, Barrett, et McGregor Reference Jang, Barrett and McGregor2024; Saltz et al. Reference Saltz, Barari, Leibowicz and Wardle2021; Kozyreva et al. Reference Kozyreva, Herzog, Lewandowsky, Hertwig, Lorenz-Spreen, Leiser and Reifler2023; Shin et Thorson Reference Shin and Thorson2017). Cette opposition peut avoir plusieurs causes. D'abord, elle peut refléter des différences idéologiques quant au rôle de l’état, la droite étant plus susceptible de croire que le contenu sur les médias sociaux constitue strictement une responsabilité individuelle plutôt que la responsabilité des plateformes ou gouvernements (Jang, Barrett, et McGregor Reference Jang, Barrett and McGregor2024). Elle peut aussi découler des différences d'opinions quant aux limites à la liberté d'expression (Hersh et Krupnikov Reference Hersh and Krupnikov2023), comme expliqué plus loin dans cette section.
Les divergences idéologiques peuvent également être le fruit de considérations instrumentales et de réactions aux discours des élites (Lenz Reference Lenz2013). D'abord, la vérification des faits et la censure sont jugées plus acceptables lorsque le contenu émane d'un opposant politique (Shin et Thorson Reference Shin and Thorson2017; Kubin, Sikorski, et Gray Reference Kubin, von Sikorski and Gray2024). Or, plusieurs études indiquent que, ces dernières années, les fausses informations les plus virales provenaient principalement de la droite, menant à des croyances factuelles divergentes selon l'idéologie (Garrett et Bond Reference Garrett and Bond2021; Mosleh et Rand Reference Mosleh and Rand2022; González-Bailón et al. Reference González-Bailón, Lazer, Barberá, Zhang, Allcott, Brown and Crespo-Tenorio2023). Conséquemment, les individus de droite sont plus susceptibles d'indiquer que leurs publications ont été retirées par les plateformes (Haimson et al. Reference Haimson, Delmonaco, Nie and Wegner2021).Footnote 1 Ensuite, plusieurs figures de droite aux États-Unis et au Canada ont été bannies des principales plateformes ou les ont accusées de censurer les idées conservatrices (Haimson et al. Reference Haimson, Delmonaco, Nie and Wegner2021). Ces discours peuvent impacter les perceptions des citoyens (Calice et al. Reference Calice, Bao, Freiling, Howell, Xenos, Yang, Brossard, Newman and Scheufele2023; Saltz et al. Reference Saltz, Barari, Leibowicz and Wardle2021; Haimson et al. Reference Haimson, Delmonaco, Nie and Wegner2021). Conséquemment, une expérience différente de la mésinformation pourrait causer une plus grande résistance chez la droite.
Bien que l'idéologie ne soit pas le principal déterminant en Europe (Lyons et al. Reference Lyons, Mérola, Reifler and Stoeckel2020), nous pouvons nous attendre à ce que le clivage idéologique observé aux États-Unis soit présent au Canada et au Québec. D'abord, les principales figures conspirationnistes ont une plus forte propension à être associées à la droite (Carignan et al. Reference Carignan, Morin, Daxhelet, Bédard, Champagne-Poirier, Choquette, Aliaga, Khennache and Kamela2022). Ensuite, bien que le Parti conservateur du Québec rejoigne un électorat varié, incluant une partie de la droite économique déçue par la Coalition avenir Québec (Bélanger et al. Reference Bélanger, Mongrain, Paquette and Mahéo2023), son discours antiélitiste attire une clientèle ayant tendance à adhérer à la pensée conspirationniste et à se méfier des institutions politiques et médiatiques (Carignan et al. Reference Carignan, Morin, Daxhelet, Bédard, Champagne-Poirier, Choquette, Aliaga, Khennache and Kamela2022; Lavigne et al. Reference Lavigne, Blanchard, Imouza, Bridgman, Staller, Namahoro, Noel, Perron, de Saint-Rome and Owen2023; Drouin et Giasson Reference Drouin and Giasson2024). Le parti a souvent été accusé de propager de la désinformation et de nourrir la méfiance de ses partisans (La Presse Canadienne 2022; Radio-Canada 2022) et son chef a, à plusieurs reprises, accusé les plateformes comme Facebook de censure (Duhaime Reference Duhaime2021). Dans ce contexte, on peut s'attendre à ce que les individus de droite ou appuyant le Parti conservateur du Québec soient moins favorables aux interventions contre la mésinformation.
Confiance envers les institutions
Une montée de la méfiance envers les gouvernements, les médias et les scientifiques a été observée dans plusieurs démocraties occidentales au cours des dernières années, surtout à la droite du spectre politique (Dalton Reference Dalton, Zmerli and van der Meer2017; Newman et al. Reference Newman, Fletcher, Robertson, Arguedas and Nielsen2024; Cologna et al. Reference Cologna, Mede, Berger, Besley, Brick, Joubert and Maibach2024). Sur le plan de la confiance, le Québec se compare avantageusement au reste du Canada et aux autres pays occidentaux (Newman et al. Reference Newman, Fletcher, Robertson, Arguedas and Nielsen2024; Cologna et al. Reference Cologna, Mede, Berger, Besley, Brick, Joubert and Maibach2024). À l'automne 2023, 36 % des Québécois exprimaient une grande confiance dans les institutions et 21 % exprimaient une grande confiance dans les informations en provenance des médias, comparativement à au plus 27 % et 15 % dans les autres régions du Canada (Statistique Canada 2024). Néanmoins, on constate une baisse marquée du pourcentage de Québécois ayant confiance dans les nouvelles qu'ils consultent (12 points de pourcentage depuis 2018) et jugeant que les médias rapportent les choses telles qu'elles se sont passées (plus ou moins 10 points de pourcentage depuis 2013) (Bernier et Carignan Reference Bernier and Carignan2023; Brin, Charlton, et Marois Reference Brin, Charlton and Marois2023). Cette méfiance pourrait en partie s'expliquer par le fait que les médias et scientifiques ont été identifiés comme faisant partie de l’élite par la droite populiste (Egelhofer et Lecheler Reference Egelhofer and Lecheler2019; Hameleers Reference Hameleers2020). Plus de 40 % des Québécois estiment notamment que le financement public reçu par les médias rend les journalistes moins critiques des gouvernements (Bernier et Carignan, Reference Bernier and Carignan2023).
Cette méfiance a des répercussions évidentes sur les attitudes à l’égard des interventions contre la mésinformation. D'abord, une large littérature montre que la confiance politique influence la légitimité perçue de l'action gouvernementale (Norris Reference Norris1999; Hetherington Reference Hetherington2005). Ensuite, les journalistes et les scientifiques jouent un rôle prépondérant dans la vérification des faits (Vraga et Bode Reference Vraga and Bode2020; Sauvé Reference Sauvé2019). Les individus ayant un faible niveau de confiance sont non seulement plus vulnérables face à la mésinformation (Merkley et Loewen Reference Merkley and Loewen2021; Carignan et al. Reference Carignan, Morin, Daxhelet, Bédard, Champagne-Poirier, Choquette, Aliaga, Khennache and Kamela2022),Footnote 2 mais aussi moins ouverts à l'idée de se faire dicter par l'entremise des interventions contre la mésinformation, ce qui doit être considéré comme vrai ou faux (Hameleers Reference Hameleers2020; Jang, Barrett, et McGregor Reference Jang, Barrett and McGregor2024; Primig Reference Primig2024; Saltz et al. Reference Saltz, Barari, Leibowicz and Wardle2021).
Perceptions de la mésinformation et vulnérabilité face à celle-ci
Les citoyens sont plus susceptibles d'appuyer l'action des plateformes et des gouvernements s'ils sont préoccupés par la mésinformation. Par exemple, ceux qui considèrent que les fausses nouvelles sont un problème sérieux ayant des impacts négatifs pour eux-mêmes, les autres ou la société sont généralement favorables à les réglementer (Cheng et al. Reference Cheng, Mitomo, Kamplean and Seo2021; Lee Reference Lee2022).
Bien que la liberté d'expression constitue un droit fondamental, les citoyens ont une conception différente de ses limites et de la priorité qu'elle devrait avoir sur d'autres droits. Au Canada, près des deux tiers des électeurs libéraux et néo-démocrates considèrent qu'il devrait y avoir des limites à la liberté d'expression, alors que 60 % des électeurs conservateurs sont favorables à l'absence de limites (Taylor Reference Taylor2024). Une majorité de citoyens préfèrent que la mésinformation soit retirée des plateformes (Hersh et Krupnikov Reference Hersh and Krupnikov2023), mais l'appui diminue lorsque l'enjeu est cadré en référence aux limites à la liberté d'expression (Skaaning et Krishnarajan Reference Skaaning and Krishnarajan2021) et parmi ceux qui s'opposent fortement à toute forme de censure (Riedl, Whipple, et Wallace Reference Riedl, Whipple and Wallace2022).
Finalement, il est pertinent de s'intéresser à la relation entre le fait de croire la mésinformation et la réceptivité face aux mesures visant à la contrer. Cet examen permet de documenter le manque d'acceptabilité parmi les personnes ciblées, pouvant les amener à migrer vers d'autres plateformes ayant des politiques de modération moins strictes, et la nécessité de mettre en place des initiatives complémentaires potentiellement plus efficaces auprès de ces individus (Pareek et Goncalves Reference Pareek and Goncalves2024). Nous savons que la méfiance envers les institutions et l'adhésion aux théories du complot se renforcent mutuellement, contribuant à la spirale conspirationniste (Franks et al. Reference Franks, Bangerter, Bauer, Hall and Noort2017; Lavigne et al. Reference Lavigne, Bélanger, Nadeau, Daoust and Lachapelle2022). En d'autres mots, la mésinformation est souvent conçue de manière à instiller le doute à l’égard des sources reconnues d'information (Latzko-Toth Reference Latzko-Toth, Sauvageau, Thibault and Trudel2018). Conséquemment, les interventions contre la mésinformation peuvent être perçues comme une tentative de dissimuler la vérité (Hameleers Reference Hameleers2020; Primig Reference Primig2024). Ceux qui propagent de fausses informations sont aussi plus susceptibles de voir leurs publications retirées des plateformes, contribuant à leur perception d’être censurés (Haimson et al. Reference Haimson, Delmonaco, Nie and Wegner2021).
Problématisation et questions de recherche
Les fausses informations posent une menace réelle pour les sociétés démocratiques. La revue de la littérature souligne que la lutte contre celles-ci est un enjeu complexe provoquant des débats politiques importants et qu'en fonction de leurs caractéristiques individuelles, certains groupes de citoyens sont plus critiques face aux interventions des gouvernements et des plateformes de médias sociaux. Comprendre ces préférences est essentiel pour garantir la légitimité et l'efficacité des mesures adoptées. Or, les études sur le sujet sont peu nombreuses, surtout à l'extérieur des États-Unis. En s'appuyant sur le cas québécois, cet article apporte un éclairage sur les deux questions suivantes :
Question 1. Quel est le niveau d'appui des citoyens pour les initiatives des gouvernements et des plateformes de médias sociaux pour lutter contre la mésinformation ?
Question 2. Comment l'appui des citoyens varie-t-il en fonction de leurs caractéristiques sociodémographiques, de leurs orientations politiques, de leur confiance dans les institutions et de leurs perceptions de l'enjeu de la mésinformation ?
Méthode
Données
La présente étude s'appuie sur les données d'un sondage panel administré durant l’élection provinciale québécoise de 2022. Le sondage préélectoral a été mené en ligne entre le 29 août et le 2 octobre 2022, en utilisant des quotas pour l’âge, le genre et la région. L’échantillon, fourni par Léger, comporte 3707 citoyens canadiens résidant dans la province de Québec. Parmi ceux-ci, 1545 ont répondu au sondage postélectoral, administré entre le 14 et le 16 octobre. Les analyses se basent principalement sur les données de la vague postélectorale.Footnote 3 Plus de détails sur les échantillons sont disponibles dans l'Annexe A. Pour l'ensemble des analyses, les données sont pondérées en fonction de l’âge, du genre et de la région, conformément au recensement de 2021.
Méthode
L'article utilise des modèles par blocs récursifs, lesquels introduisent un à un des blocs de variables explicatives en fonction de leur emplacement attendu dans la chaîne causale (Miller et Shanks Reference Miller and Merrill Shanks1996; Gidengil et al. Reference Gidengil, Blais, Everitt, Fournier and Nevitte2012). Bien que l'analyse demeure corrélationnelle, cette approche permet de mesurer l'effet total de chaque variable, plutôt que l'effet non modéré par d'autres variables ayant une plus grande proximité avec la décision d'appuyer les mesures contre la mésinformation. En incluant toutes les variables dans un même modèle, nous sous-estimerions notamment l'effet des orientations politiques, car les perceptions de la mésinformation sont influencées par l'idéologie et l'identification partisane. Des modèles linéaires (moindres carrés) sont employés afin de faciliter l'interprétation des résultats. Les conclusions sont les mêmes lorsque des modèles logistiques ordinaux sont utilisés (Annexe B1).
Variables dépendantes
L'appui aux interventions contre la mésinformation est mesuré à l'aide des énoncés suivants : (1) les plateformes de médias sociaux devraient retirer le contenu qui contient de la mésinformation; et (2) les gouvernements devraient mettre en place des mesures plus fortes pour lutter contre la mésinformation. Une échelle en cinq points allant de fortement en désaccord à fortement en accord est utilisée. Comme le montre la Figure 1, un pourcentage élevé de répondants, respectivement 73 et 71 % (incluant ceux étant plutôt et fortement en accord), appuient ces mesures.Footnote 4 Les deux variables sont fortement corrélées (r = .77; p < .001), mais comme anticipé, le pourcentage de répondants étant fortement en accord est un peu plus élevé dans le cas de la modération de contenu (44 %) que des mesures gouvernementales (39 %) (cette différence est significative à p < .01).
Variables indépendantes
Le premier bloc de variables indépendantes est constitué des caractéristiques sociodémographiques, soit l’âge (18–34, 35–44, 55–64, 65+ ans), le genre (0 = homme, 1 = femme), l’éducation (trois catégories correspondant à l'obtention d'un diplôme secondaire, collégial ou universitaire) et la région (Montréal, Québec et autres régions). Le deuxième bloc de variables inclut le vote déclaré et l'idéologie. L'idéologie est mesurée en utilisant la même question que celle utilisée dans l’Étude électorale canadienne (Stephenson et al. Reference Stephenson, Harell, Rubenson and Loewen2023) et québécoise (Mahéo et al. Reference Mahéo, Bélanger, Stephenson and Harell2023) : « En politique, on parle parfois de gauche et de droite. Où vous placeriez-vous sur une échelle de 0 à 10, où 0 indique la gauche et 10 la droite? » (Mahéo et al. Reference Mahéo, Bélanger, Stephenson and Harell2023, 33; Stephenson et al. Reference Stephenson, Harell, Rubenson and Loewen2023, 84).
Le troisième bloc mesure la confiance envers les médias de masse (p. ex., journaux, télévision, radio) et les médias sociaux en tant que sources d'information politique sur une échelle à quatre points allant de « Pas du tout confiance » à « Beaucoup confiance ». La confiance envers le gouvernement du Québec et les scientifiques est mesurée sur une échelle à cinq points allant de « Je m'en méfie beaucoup » à « Je leur fais beaucoup confiance ».
Finalement, le dernier bloc porte sur les perceptions de la mésinformation. Le niveau de préoccupation par rapport à la propagation de fausses informations en ligne est mesuré sur une échelle de 0 à 10 allant de « Pas du tout préoccupé » à « Extrêmement préoccupé ». L’équilibre entre la liberté d'expression et la lutte contre la mésinformation est mesuré en fonction du niveau d'accord (5 points) avec l’énoncé suivant : « Les politiciens devraient avoir l'opportunité de s'exprimer librement même lorsque ce qu'ils disent est considéré comme étant faux ».Footnote 5 L'adhésion à la mésinformation est basée sur la véracité perçue de quatre énoncés : (1) il n'y a pas de consensus scientifique sur le réchauffement climatique; (2) la vaccination de masse contre la COVID-19 cause plus de problèmes de santé que le virus lui-même; (3) le gouvernement cache de l'information sur des traitements qui pourraient aider à prévenir et à guérir la COVID-19; et (4) Joe Biden était le gagnant légitime de l'élection présentielle américaine de 2020 (codage inversé). Ces énoncés sont combinés dans un indice additif ayant un niveau élevé de cohérence interne (α = 0.79). Toutes les variables indépendantes sont codées sur une échelle de 0 à 1 afin de montrer l'effet maximum.
Résultats
Statistiques descriptives
La Figure 2 indique, pour chaque variable indépendante et catégorie de réponses, le pourcentage pondéré de répondants appuyant la modération de contenu par les plateformes et des mesures gouvernementales plus fortes pour lutter contre la mésinformation. Les données révèlent un niveau élevé d'appui. Seul un petit nombre de catégories n'atteint pas un seuil d'appui de 50 %, soit les partisans du Parti conservateur du Québec, ceux se plaçant le plus à droite (10) sur l’échelle gauche-droite, ceux ayant un niveau de confiance très faible envers le gouvernement, les médias de masse et les scientifiques et ceux étant peu préoccupés par l'enjeu de la mésinformation ou ayant tendance à adhérer à celle-ci. La section suivante utilise des modèles par blocs récursifs afin de mieux comprendre chacune des relations.
Modèles de régression
Le Tableau 1 montre les résultats des modèles de régression linéaire. Les modèles 1 et 2 introduisent les variables sociodémographiques. Comme attendu, les femmes et les Québécois plus âgés sont plus susceptibles d'appuyer les initiatives des plateformes et gouvernements contre la mésinformation que les hommes et les Québécois plus jeunes. Le niveau d'appui des femmes est respectivement 0.23 et 0.21 point plus élevé que celui des hommes, alors que l'appui des 65 ans et plus est 0.75 et 0.69 point plus élevé que celui des 18–34 ans sur l’échelle de 1 à 5. L'appui pour la modération de contenu augmente aussi avec le niveau d’éducation (0.15 point de plus chez ceux ayant un diplôme universitaire par rapport à ceux ayant au maximum un diplôme secondaire). Enfin, les résidents de la région métropolitaine de Québec ont moins tendance à soutenir ces initiatives que ceux de la région de Montréal, mais la différence n'est pas statistiquement significative.Footnote 6
Catégories de référence : Région : RMR Montréal, Vote : CAQ
+ p < 0.1, * p < 0.05, ** p < 0.01, *** p < 0.001
Les modèles 3 et 4 introduisent les variables mesurant les orientations politiques. Les individus de droite sont significativement moins favorables aux initiatives contre la mésinformation que ceux de gauche, le niveau d'appui étant 0.64 et 0.46 point plus bas chez ceux se plaçant à l'extrême droite de l’échelle (10) que ceux se plaçant à l'extrême gauche (0), et ce, en contrôlant pour le vote déclaré. Les partisans du Parti conservateur du Québec ont particulièrement tendance à s'opposer à la modération de contenu et aux mesures gouvernementales contre la mésinformation (β = -1.24 et -1.23 point en comparaison aux partisans de la Coalition avenir Québec). Le niveau d'appui pour la modération de contenu est aussi statistiquement moins élevé chez les partisans du Parti québécois (β = -0.21) et de Québec solidaire (β = -0.24), bien que la différence soit moins marquée que dans le cas du Parti conservateur.
L'opposition des partisans du Parti conservateur pourrait en partie s'expliquer par leur méfiance envers les institutions. En effet, le pourcentage pondéré de répondants ayant confiance dans le gouvernement provincial, les médias traditionnels et les scientifiques est de respectivement 16, 33 et 64 % chez les partisans du Parti conservateur, comparativement à 50, 81 et 79 % au minimum chez les partisans des autres partis. Ces variables de confiance sont introduites dans les modèles 5 et 6. Comme attendu, ceux ayant un niveau élevé de confiance envers les médias (β = 0.55 et 0.73) et les scientifiques (β = 0.91 et 0.66) sont plus susceptibles d'appuyer les interventions visant à contrer la mésinformation. La confiance envers le gouvernement exerce un rôle moins important, bien qu'il augmente l'appui aux mesures gouvernementales (β = 0.24). Enfin, avoir une confiance élevée dans les médias sociaux en tant que source d'information est associé à une diminution d'environ un demi-point (β = -0.48 et -0.49) du niveau d'appui sur l’échelle de 1 à 5.
Finalement, comme montré dans les modèles 7 et 8, être préoccupé par la mésinformation est l'un des déterminants les plus importants, l'appui aux mesures étant environ 1.5 point (β = 1.43 et 1.66) plus élevé chez ceux ayant un haut niveau de préoccupation (10/10) par rapport à ceux n’étant pas du tout préoccupés (0/10). Les questions liées à la liberté d'expression jouent aussi un rôle. La probabilité de s'opposer aux initiatives contre la mésinformation augmente significativement lorsqu'un individu croit que les politiciens devraient avoir l'opportunité de s'exprimer librement même lorsque ce qu'ils avancent est faux (β = -0.44 et -0.35). Finalement, les individus croyant la mésinformation sur la COVID-19, les changements climatiques et la fraude électorale sont plus susceptibles de s'opposer aux mesures visant à la combattre (β = -0.86 et -0.70). En somme, les résultats suggèrent que l'opposition aux initiatives contre la mésinformation s'explique principalement par la politisation de l'enjeu, le manque de confiance envers les médias traditionnels et les scientifiques chez certains segments de l'électorat et les perceptions de la mésinformation.
Conclusion
Qui est favorable aux interventions contre la mésinformation ? Malgré l'importance de la lutte aux fausses informations dans les débats publics au cours des dernières années, cette question a reçu peu d'attention, surtout à l'extérieur des États-Unis. En s'appuyant sur les données du Projet sur la désinformation électorale au Québec, cette étude montre comment l'appui des citoyens varie en fonction de leurs caractéristiques sociodémographiques, de leurs orientations politiques, de leur confiance envers les institutions et de leurs perceptions de la mésinformation et de la liberté d'expression. L'article souligne l'existence de différences idéologiques similaire à celles observées aux États-Unis, mais met aussi en lumière certaines dynamiques propres au contexte québécois, incluant l'absence de différences régionales majeures et l'espace occupé par le Parti conservateur du Québec sur cet enjeu.
Les résultats montrent que le niveau d'appui est élevé dans la population. Seul un petit nombre de groupes sociaux ne sont pas majoritairement en faveur de la modération de contenu et de mesures gouvernementales plus fortes contre la mésinformation. Conformément à ce qui est observé dans d'autres démocraties occidentales (Jhaver Reference Jhaver2023; Skaaning et Krishnarajan Reference Skaaning and Krishnarajan2021), les femmes et les personnes plus âgées sont plus favorables aux initiatives contre la mésinformation. L'appui pour la modération de contenu augmente aussi avec le niveau d’éducation. Toutefois, contrairement à ce qui était attendu, les résidents de la région de Québec sont aussi favorables aux interventions contre la mésinformation que ceux de la région de Montréal.
La littérature nous amenait à penser que ceux ayant une idéologie de droite ou appuyant le Parti conservateur du Québec auraient des attitudes plus négatives à l’égard des initiatives contre la mésinformation, que ce soit en raison de différences de valeurs, de leur plus grande méfiance envers les institutions (Bélanger et al. Reference Bélanger, Mongrain, Paquette and Mahéo2023; Drouin et Giasson Reference Drouin and Giasson2024) ou des accusations de censure formulées à l’égard de ces interventions (Taylor Reference Taylor2024; Duhaime Reference Duhaime2021). Les résultats sont conformes à ces attentes.
Comme anticipé, considérant notamment le rôle joué par les journalistes et les scientifiques dans la vérification des faits (Vraga et Bode Reference Vraga and Bode2020; Sauvé Reference Sauvé2019), l'appui pour les interventions contre la mésinformation est moins élevé parmi ceux qui ne font pas confiance aux gouvernements, aux médias et aux scientifiques (mais ont confiance dans l'information non modérée présente sur les plateformes). Ces résultats expliquent en partie les différences partisanes, la différence entre les partisans de la Coalition Avenir Québec et ceux du Parti conservateur du Québec diminuant de près de moitié lorsque l'on tient compte du faible niveau de confiance de ces derniers. Ces résultats soulignent la nécessité de mieux communiquer la méthode et les résultats scientifiques et d'améliorer les pratiques en matière de vérification des faits afin de renforcer la confiance des citoyens (Xue et al. Reference Xue, Zhang, Shen and Wojcieszak2024).
Finalement, l'analyse met en évidence que le niveau de préoccupation des citoyens à l’égard de la mésinformation est un déterminant essentiel de leur soutien aux mesures visant à y faire face. Elle souligne également que ceux qui ont tendance à prioriser la liberté d'expression ou à croire les fausses informations ont une plus grande propension à s'opposer aux mesures visant à la combattre. Ces résultats sont cohérents avec les études montrant que les personnes vulnérables à la mésinformation sont moins exposées à la vérification des faits (Guess, Nyhan, et Reifler Reference Guess, Nyhan and Reifler2020).
Puisque les personnes ciblées par les mesures contre la mésinformation ont tendance à être plus méfiantes envers les sources reconnues d'information, nos résultats suggèrent qu'une plus grande attention devrait être portée à l'acceptabilité et l'efficacité des mesures décentralisées de lutte contre la mésinformation, telles que les Notes de la Communauté, une fonctionnalité permettant aux utilisateurs des médias sociaux d'ajouter du contexte aux publications jugées trompeuses (Pareek et Goncalves Reference Pareek and Goncalves2024; Martel et al. Reference Martel, Allen, Pennycook and Rand2024), en tant que compléments aux mesures plus centralisées. Seule la superposition d'une diversité d'interventions, incluant la vérification des faits et la modération de contenu, mais aussi la correction par les pairs, les étiquettes (pour identifier le contenu généré par l'intelligence artificielle, par exemple) et la littératie numérique permettra d'efficacement combattre la mésinformation (Bode et Vraga Reference Bode and Vraga2021).
Cette étude demeure corrélationnelle et repose sur des hypothèses quant à l'ordre des variables dans la chaîne de causalité et l'absence de variables omises pouvant influencer les résultats. De plus, l'adhésion aux interventions contre la mésinformation dépend du type de contenu et des acteurs qui le propagent (Kozyreva et al. Reference Kozyreva, Herzog, Lewandowsky, Hertwig, Lorenz-Spreen, Leiser and Reifler2023; Skaaning et Krishnarajan Reference Skaaning and Krishnarajan2021). Davantage de transparence de la part des plateformes et un plus grand accès aux données permettraient de mieux comprendre comment fonctionne la modération de contenu, d'identifier et d’éliminer les biais, notamment envers les communautés racisées (Haimson et al. Reference Haimson, Delmonaco, Nie and Wegner2021), et, pour les chercheurs comme pour les citoyens, d'avoir des opinions plus informées sur le sujet.
En conclusion, cette étude offre un portrait détaillé de l'appui aux initiatives visant à lutter contre la mésinformation. Les quelques analyses comparatives existantes indiquent que des explications similaires sont à l’œuvre dans d'autres pays (Lyons et al. Reference Lyons, Mérola, Reifler and Stoeckel2020). Malgré un fort soutient général, les résultats soulignent l'importance de diversifier les interventions et de renforcer la confiance dans les institutions afin d'assurer la légitimité et l'efficacité des interventions auprès des principaux publics cibles.
Remerciements
L'auteur aimerait remercier Éric Bélanger, Olivier Bergeron-Boutin et les évaluateurs et éditeurs de la revue pour leurs commentaires pertinents, ainsi qu'Aengus Bridgman et Taylor Owen, qui ont rendu possible la collecte de données. Mathieu Lavigne reconnait le soutien financier du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada sous la forme de bourse postdoctorale.
Disponibilité du matériel
Le matériel nécessaire pour reproduire cette étude est disponible via le Harvard Dataverse: <https://doi.org/10.7910/DVN/EO16LA>.
Supplementary Material
The supplementary material for this article can be found at https://doi.org/10.1017/S000842392400043X